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  • Quand la société cesse de voir des enfants : l’urgence de la prévention spécialisée

    Ils ont 12, 13 ans, et déjà, le regard posé sur eux n’est plus celui que l’on réserve habituellement aux enfants. Dans la rue, dans les transports, parfois même à l’école, ils sont observés, évalués, suspectés. Ils savent déjà comment se tenir lors d’un contrôle, où poser leurs mains, quand se taire. Comme si, avant même d’avoir grandi, ils avaient appris à se protéger d’un regard qui ne protège plus.

    Ce décalage est profond. Il ne relève pas d’impressions isolées, mais d’un phénomène bien identifié : l’adultification. Il désigne le fait de percevoir certains enfants comme plus âgés qu’ils ne le sont réellement, plus responsables, parfois même plus dangereux. Progressivement, ce regard altéré leur retire ce qui fonde l’enfance elle-même : le droit à l’erreur, à l’insouciance, à la protection.

    Ce phénomène ne surgit pas de nulle part. Comme l’a montré Robin Bernstein, historienne contemporaine américaine, l’enfance telle que nous la concevons aujourd’hui – comme un temps d’innocence et de fragilité – est une construction historique, et surtout une construction inégalement distribuée. Dans ses travaux, elle montre notamment que, dans le contexte de l’esclavage aux États-Unis, les enfants noirs n’étaient pas considérés comme des enfants à protéger, mais comme des corps à discipliner, à surveiller, à mettre au travail. Là où l’enfance blanche se construit progressivement comme un espace d’innocence, les enfants noirs sont, eux, pensés déjà comme responsables, déjà dangereux, déjà adultes en quelque sorte.

    Tous les enfants ne bénéficieraient pas du même droit à l’innocence. Et ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : ils continuent de structurer, en partie, les regards contemporains.

    Les recherches actuelles le confirment. Rebecca Epstein, juriste américaine, a notamment montré qu’aux États-Unis, les filles noires sont perçues comme plus âgées, moins innocentes et plus responsables que les autres. Cette perception n’est pas sans conséquences : elle modifie concrètement la manière dont elles sont traitées, les exposant davantage à la surveillance, aux sanctions et à une moindre protection.

    Dans le prolongement de ces travaux, Philip Atiba Goff, psychologue social américain, met en évidence des biais profonds dans la perception sociale, notamment à l’égard des jeunes garçons perçus comme appartenant à des groupes minorisés. Ses recherches montrent qu’ils sont plus facilement associés à la dangerosité et à la culpabilité, même en l’absence d’actes. Ce déplacement du regard produit ce que l’on peut qualifier, sur le terrain, de véritable présomption de culpabilité sociale : certains enfants ne sont plus appréhendés pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont supposés représenter.

    En France, le terme d’adultification reste encore peu utilisé. Pourtant, les réalités qu’il recouvre sont bien présentes. Les contrôles au faciès, les inégalités scolaires ou encore le sentiment

    d’exclusion vécu par de nombreux jeunes en témoignent. Les données récentes de l’UNICEF France (2024) rappellent d’ailleurs que de nombreux enfants déclarent se sentir moins respectés, moins écoutés et davantage stigmatisés en fonction de leur origine sociale ou territoriale. Ces perceptions ne sont pas marginales : elles traduisent une expérience concrète d’inégalités de traitement.

    Ces mécanismes ne se construisent pas uniquement dans les interactions quotidiennes. Ils sont aussi nourris, relayés et amplifiés par les représentations médiatiques. À force de focaliser l’attention sur des faits divers, de surreprésenter certaines figures de la délinquance et de simplifier des réalités complexes, une partie du discours médiatique continue à installer une image fausse de la jeunesse des quartiers populaires. Peu à peu, ces représentations s’imposent dans l’espace public et façonnent les imaginaires collectifs, jusqu’à influencer les pratiques elles-mêmes.

    Les conséquences : grandir sous le poids du soupçon

    Le risque est alors majeur : voir ces jeunes enfermés dans des catégories qui précèdent leurs actes. Grandir sous le poids d’un regard suspicieux, c’est voir se restreindre les marges d’erreur, d’apprentissage et d’expérimentation qui sont pourtant au cœur de l’enfance. Ce regard produit des effets concrets sur les trajectoires. Être perçu comme déjà responsable, voire déjà coupable, c’est voir se refermer des espaces de protection et d’expérimentation qui sont pourtant essentiels à l’enfance, c’est grandir sous contrainte, avec une vigilance permanente, et parfois finir par intérioriser les attentes négatives qui pèsent sur soi.

    Dans ce contexte, la prévention spécialisée occupe une place essentielle. Elle intervient précisément là où le regard s’est déjà déplacé, là où l’enfance a été fragilisée, parfois niée. Notre rôle n’est pas seulement d’accompagner, mais de réinscrire ces jeunes dans l’enfance. Nous devons ainsi créer du lien là où il s’est rompu, rétablir la confiance là où la défiance s’est installée, et surtout redonner aux jeunes une place qui ne soit pas définie uniquement par le soupçon.

    La prévention spécialisée ne nie pas les difficultés. Elle les prend au sérieux. Mais elle refuse les assignations. Elle considère ces jeunes pour ce qu’ils sont : des enfants en construction, porteurs de ressources, capables d’évoluer, et ayant besoin d’être soutenus plutôt qu’être désignés.

    C’est ainsi que l’on agit sur le regard que la société porte sur eux. En rendant visibles d’autres trajectoires, en donnant à voir d’autres réalités, en complexifiant les récits, la prévention spécialisée participe à fissurer des représentations trop souvent simplifiées.

    C’est le sens de l’engagement porté à CANAL. À travers nos actions, à Saint-Denis et à Pierrefitte-sur-Seine, nous contribuons à faire exister une parole différente, à rendre visibles des parcours que l’on réduit trop souvent à des catégories, et à rappeler que derrière chaque jeune, il y a une histoire singulière et un avenir à construire.

    Protéger ces jeunes, ce n’est pas les idéaliser. C’est refuser de les condamner trop tôt. C’est rappeler, simplement mais fermement, qu’ils sont encore des enfants.

    Dans les discours médiatiques et politiques, une image s’impose de plus en plus : celle d’une jeunesse des quartiers populaires présentée comme une menace. Derrière des mots répétés à l’infini – « ensauvagement », « délinquants », « racailles », « trafiquants » – ce sont des enfants et des adolescents bien réels dont l’enfance devient invisible dans le débat public.

    En sciences sociales, on parle d’adultification. Certains jeunes, en particulier des garçons issus des quartiers populaires, ne sont plus perçus comme des enfants en construction mais comme des individus déjà responsables, déjà coupables, déjà dangereux. Leur âge disparaît derrière une image de peur et de projections négatives. Ainsi, on attend d’eux une maturité que l’on n’exige pas ailleurs, et l’on sanctionne leurs erreurs avec une sévérité qui ne laisse plus de place à l’apprentissage, ni au droit de grandir.

    Cette représentation n’est pas sans conséquence. Elle contribue à installer une suspicion permanente, qui fragilise la relation éducative et qui peut enfermer ces jeunes dans une identité qu’ils n’ont pas choisie.

    Car la grande majorité de ces adolescents ne sont ni violents, ni délinquants. Ils sont des collégiens, des lycéens, des apprentis, des sportifs, des artistes, des enfants à qui l’on doit laisser le droit de grandir. Comme tous les jeunes, ils expérimentent, ils testent, ils cherchent leur place. Mais pour eux, la moindre erreur devient souvent définitive, rapidement interprétée comme une confirmation des stéréotypes déjà installés.

    Cette vision ne se construit pas par hasard. Elle s’inscrit dans un ensemble de récits, d’images et de discours qui orientent notre manière de percevoir la jeunesse populaire. Les médias jouent ici un rôle central. En privilégiant une couverture centrée sur des faits divers, ils contribuent à entretenir une représentation fausse et anxiogène, qui donne le sentiment qu’une génération entière serait porteuse d’un danger.

    Face à ces caricatures, la prévention spécialisée a un rôle essentiel : garantir la protection de ces enfants et reconnaître leur vulnérabilité.

    Elle agit précisément là où les fragilités sont les plus fortes : en allant vers les jeunes, en prenant le temps de les connaître, en construisant des relations de confiance là où la défiance s’est installée. Elle permet de recréer du lien, de redonner des repères, et surtout de rappeler à chacun qu’il a une place. Protéger ces enfants, c’est être là, durablement, sans jugement.

    Sur le territoire de la Commune nouvelle Saint-Denis / Pierrefitte, les enjeux de jeunesse sont centraux. Les inégalités sociales, les discriminations et les difficultés d’accès à certaines ressources fragilisent les parcours. Mais réduire ces jeunes à leurs difficultés reviendrait à ignorer leur diversité, leurs ambitions et leurs réussites.

    La manière dont une société regarde ses enfants dit tout d’elle. Le danger ne vient pas d’eux mais d’adultes, de certains responsables politiques et de certains propriétaires de médias qui font le choix de les pointer du doigt pour nourrir leur pensée xénophobe.

    Dans un tel contexte, CANAL doit protéger le plus possible les enfants de notre territoire. La prévention spécialisée devient un rempart indiscutable face à ces regards racistes. Mais elle est surtout une promesse : celle de continuer à croire en eux et à leur permettre de grandir, libres et reconnus pour ce qu’ils sont.

    Les protéger, c’est leur rendre le droit d’être des enfants.


    Présidente de l’association Canal

  • Budget 2026 : quelle place pour la jeunesse et la prévention ?

    Alors que l’Assemblée nationale examine le projet de loi de finances pour 2026, nous nous inquiétons des orientations proposées par le gouvernement. Ce budget impose de nouvelles économies aux collectivités avec 5,3 milliards d’euros d’économies contre 2,2 milliards en 2025.

    C’est un effort considérable et injuste. Rien n’est demandé aux entreprises les plus importantes de notre pays. Rien n’est demandé à leurs principaux actionnaires. Pire ! Ils bénéficient d’exonérations fiscales. Le ton est donné. Les personnes les plus aisées sont bel et bien protégées.

    Alors que les collectivités locales sont fortement mises à contribution, aucune mesure comparable n’est demandée aux grandes entreprises ni à leurs principaux actionnaires, qui continuent de bénéficier d’avantages fiscaux.
    Le budget 2026 acte ainsi une répartition inégale de l’effort national, préservant les plus aisés au détriment des services publics de proximité.

    CANAL, l’association que nous représentons et qui porte un service de prévention spécialisée important, intervient sur la commune nouvelle de Saint-Denis et de Pierrefitte-sur-Seine et suit plus de 1 600 jeunes. De la remobilisation scolaire à l’organisation de séjours éducatifs ou à l’accompagnement dans l’insertion du monde du travail, ce sont près de 40 éducateurs et éducatrices qui constituent des piliers essentiels dans leur construction et leur épanouissement.

    Moins de prévention conduit inévitablement à davantage de ruptures sociales et scolaires, plus de décrochages, plus de tensions entre les jeunes. A terme, c’est un risque de rompre encore plus la cohésion sociale sans cesse fragilisée.

    Moins de moyens dédiés à la prévention entraîne inévitablement :

    • davantage de ruptures dans les parcours,
    • une hausse du décrochage scolaire,
    • des tensions accrues entre les jeunes,
    • un affaiblissement durable du lien social.

    Le budget 2026, en l’état, accentue les fractures territoriales et fragilise encore plus les familles déjà vulnérables. Nous condamnons ces orientations terriblement injustes.

    Sur le terrain, dans nos quartiers, les conséquences sont dramatiques.

    Nos équipes œuvrent chaque jour pour une société plus juste, plus mixte, plus apaisée. Une société où la diversité devient une richesse, et non un obstacle. Prévenir c’est croire dans la capacité de chacune et chacun à trouver sa place et à contribuer positivement à la société.

    Prévenir, c’est protéger.
    La justice sociale ne se décrète pas : elle se construit.


    Présidente de l’association Canal